Vous avez de l’amour une fausse perspective, une sorte d’engouement étonnant quoi que compréhensible. Bercés que vous êtes par les films romantiques estampillés « pour toujours», nourris au sein d’Anna Karénine, coloriés de toutes les nuances de gris envisageables, vous avez de l’amour autant de connaissance qu’un bonbon collant attaché à son papier.

Livrés à vous-mêmes dans un monde qui oublie souvent d’être tendre et drôle, vous développez une sorte de sentimentalité qui est à l’amour ce qu’un nounours est à l’enfant perdu. Aliénés par ce besoin compulsif – et parfois légitime – d’être vus, embrassés, touchés, reconnus, emportés, validés, vous oubliez de grands morceaux de vous-mêmes et comptez sur l’autre – ou les autres – pour remettre de l’ordre dans votre foutoir. Pour la plupart inconscients de la richesse intérieure qui sommeille en vous, vous vous galvaudez à tout vent. Et quand la tempête fait rage, vous vous noyez.

Je rencontre souvent de ces petits radeaux perdus en mer avec, posés dessus, quelques restes d’une relation brisée. De minuscules coquilles de noix, des emballages déchirés, prennent la mer comme de jolis vestiges.

De quoi sont faites les amours dysfonctionnelles ? Combien d’histoires dont on ne voit pas la fin ? La perte est si terrifiante pour l’enfant que vous êtes encore que tout vaut mieux, et même la noyade, plutôt que de quitter le navire.

Combien de couples accrochés l’un à l’autre, tellement soudés qu’on ne discerne même plus le lien qui les unit ? Combien de confortables et médiocres relations tenues par les habitudes et la peur du vide ? Une sorte de siamoise symbiose. Et tu ne sais même plus où fini le corps de l’un tandis que l’autre ne respire déjà plus. Comme s’il fallait attendre une douloureuse agonie avant que de remettre un peu d’ordre et piétiner ce qui reste d’honneur et d’intégrité personnelle. Est-ce le prix à payer pour prendre la mer et se permettre d’être libre ? Doit-on vraiment détruire ce que nous appelons « l’amour » avant de s’en aller ? Serait-il envisageable de ne pas être tout abîmé avant de prendre la porte ? Serait-il possible de garder quelques petits Polaroïds entretenus avec conscience ? Partir en aimant encore, et même de manière infime, permet de souhaiter à l’autre un peu du meilleur de la vie. Et n’est-ce pas justement la plus belle preuve que nous pouvons poser derrière nous ?

Un peu de conscience de qui je suis, un peu de reconnaissance de qui tu peux être et même si je t’aime encore, je m’autorise à te quitter. Et même si tu as pour moi encore quelques tendresses restées cachées, je t’autorise à partir. Avant de mourir empoisonnés, autorisons nous à prendre l’air. Personne ne mérite la mort lente, indigne et méprisante, d’un amour amer et parfois meurtrier. Parce qu’aller vers la Vie, c’est tout ce que l’Amour demande.

 

 

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